Entretiens32

Bricolage quotidien

avr 10 2014 Sophie Tessier

_DSC8099 portrait copieEntre deux périodes de création, nous faisons le point avec Joachim Pochet, régisseur général de Feria Musica, sur les défis techniques passés et à venir !

 

En tant que régisseur général pour Feria Musica, quel est ton rôle dans la construction de la scénographie de Daral Shaga et comment travailles-tu avec Philippe et Bruno ?

J’ai un rôle de coordination technique et d’assistant. Philippe a ses idées précises, qu’il communique à Bruno, Bruno juge si c’est réalisable ou non et lui fait des propositions. Ils se connaissent très bien donc je suis aussi observateur. Je peux parfois faire le lien entre les deux, et les assister dans la mise en œuvre : j’ai fait une partie du montage avec Bruno pour la période de création en janvier, je me charge éventuellement de récupérer du matériel et, de temps en temps, je glisse une idée ou une autre !

Bruno, il faut savoir le suivre ! Il a beaucoup d’expérience. C’est quelqu’un qui s’est formé sur le tas, c’est parfois difficile de transcrire ses idées. J’ai apprécié d’être aux côtés de quelqu’un d’expérimenté et de brillant, même si le personnage est tantôt impatient, tantôt pédagogue et hyper gentil.

 

Peux-tu nous raconter ton expérience sur les quatre premières semaines de création ?

C’est une expérience très intéressante, et sympa ! Les choses prennent parfois du temps, tu apprends petit à petit à connaître les gens et à travailler à leurs côtés. J’avais un rôle de permanent, présent tous les jours pour toutes les interventions ayant trait aux éléments de scénographie, au plateau. Parfois, tu attends qu’on te dise à quoi tu peux être utile. Tu veux prendre des initiatives, mais ce n’est pas toujours le bon moment. Toute la question est là, en création, tu peux passer pas mal de temps à attendre, à observer et tout à coup c’est à toi de jouer ! Tu ne peux pas vraiment gérer ton propre timing.

C’était quatre semaines d’adaptation. Certaines idées, qui, sur le papier étaient « immodifiables » ont été modifiées au moment de la réalisation. Il y a eu beaucoup de boulot et on a dû terminer de construire jusqu’au dernier jour.

 

Pourrais-tu prendre un exemple d’un élément de scéno et nous expliquer les différentes étapes depuis l’idée de base et la réalisation finale ?

Le plan incliné nous a posé problème, c’est vraiment le meilleur exemple qui illustre ce que je viens d’expliquer. C’est du bricolage quotidien ! On en a imaginé les mouvements, la taille, les proportions. Au final, on l’a découpé en huit morceaux, alors qu’il était prévu en trois parties. C’était physiquement impossible à gérer, beaucoup trop grand, et trop lourd. On est obligé d’être attentif aux personnes qui vont le manipuler sur scène et à la place que ça prend dans le transport.

Et il y a ce fameux « mouvement des choses » : tout est monté sur roulettes, même le trampoline, pour permettre le déplacement rapide des éléments sur scène. Toute une structure est prévue pour pouvoir supporter les contraintes pendant qu’on l’emploie sur les roues, mais finalement, on a décidé de le mettre sur cales. J’ai suggéré de retirer toute la structure et juste fixer les roues sur le trampoline pour alléger la structure et gagner du temps au montage. J’accepte l’idée que j’ai moins d’expérience et que je n’ai peut-être pas tous les paramètres en main pour décider de cette option donc on verra !

 

Comment la maquette vous a-t-elle aidé pour le passage à la construction grandeur nature ?

On est resté fidèle aux dimensions. On a supprimé quelques éléments, notamment certains plans de projection pour des raisons budgétaires et pratiques.

Et j’ai été impressionné de voir à quel point elle était utile pour les recherches vidéo. Giacinto a pu faire des simulations et le résultat était super bon sur la maquette, on avait vraiment un aperçu impeccable de ce que ça pourrait donner.

 

Maquette03    Maquette01

 

Quel rôle joue Fabrice dans les choix scénographiques ?

Fabrice pose des questions par rapport à ses envies mais il fait avec nos réponses, il n’est pas du tout contraignant. Il est extrêmement efficace, visionnaire : il voit quelque chose, il a une idée et il exploite bien les éléments qu’on lui donne au niveau scénographique.

Après, pour aller dans le sens de Bruno, il y a plein d’éléments dont on n’avait pas prévu telle ou telle utilisation et Bruno m’a toujours dit « tu verras, ils vont faire ce qu’ils veulent au moment voulu, ils nous disent maintenant que non mais après oui ». Et il a raison ! C’est normal, dès qu’on donne un jouet, on a envie de jouer avec. Par exemple, on a trois échelles disposées verticalement, une seule est consolidée pour qu’on puisse monter dessus, mais au final on finit par monter sur toutes et c’était évident !

 

En novembre Bruno disait que son travail était un « compromis subtil entre l’envie artistique initiale, la praticité pour les acrobates, les normes de sécurité, les contraintes d’espace et de budget ». Quelles sont pour toi les spécificités à prendre en compte dès qu’on veut concevoir un élément de scénographie pour un spectacle de cirque ?

Le seul aspect qui n’est pas cité et qui est une contrainte au quotidien, c’est qu’il y a très peu de choses réellement inscrites comme texte de loi ou comme réglementation. Et les circassiens, plus que n’importe qui, doivent vraiment jouer avec cette incertitude. Il y aussi des invraisemblances. Un technicien responsable des accroches doit par exemple monter avec un harnachement incroyable mais pas un acrobate. Il y va pied nus et personne ne lui dit rien.

C’est drôle, Philippe m’a dit un jour « tu me fais monter sur un cadre aérien en tant que porteur, pas de problème, mais tu me fais monter sur un pont, j’ai les chocottes à crever ! ». C’est une question de rapport à son propre matériel et à sa discipline. Et c’est vrai que quand je monte avec mon harnais et mes pinces, je n’ai peur de rien. Par contre, aller faire du cadre, je ne sais pas si je le sentirais trop.

 

Toi, tu as appris à grimper ?

C’est de la débrouillardise. Au début j’avais le vertige et j’ai fait de l’escalade, j’ai appris à connaître le matériel aussi, c’est rassurant. C’est génial, quand tu es en hauteur, tu es seul, on ne t’embête pas ! Et en même temps, c’est un peu effrayant mais c’est peut-être ça qui est chouette aussi.

 

Entre la fin de la première période de création et la suivante, devez-vous intervenir sur la scénographie ?

Il faut encore travailler sur le cadre coréen, l’adapter. Là on élabore les plans donc tout ce qui est la transcription sur papier, j’ai pris les mesures des éléments pour les réaliser en plans. On doit encore faire de la peinture aussi, construire des échelles, des éléments de déco, certains types de revêtement et le cadre pour la tourbe, un bac à sable en bois.

 

Quels sont tes objectifs pour la période d’avril à Wolubilis ?

Ça va être surtout le moment de nous mettre en situation réelle, dans un théâtre en ordre de marche. Il y a pas mal de points d’interrogation qui vont trouver leurs réponses. On va aussi pouvoir calculer les charges, mesurer les contraintes techniques, la pression, la rupture ; puis accrocher le cadre à vêtements et voir ce qu’on en fait. Quelques choix dans les matériaux sont au programme : l’équipe de Wolubilis met un cyclorama à notre disposition ce qui nous permettra de choisir entre un cyclo en PVC ou une toile écru. Nous déciderons aussi si nous souhaitons un demi fond en velours ou molletonné.

En ce qui me concerne, j’aimerais m’organiser un maximum par rapport aux tâches journalières. Mon objectif est d’être ordonné !

 

Peux-tu nous parler de ton travail sur la fiche technique ?  

Je me replonge dans les programmes vectoriels, les notions de dessin technique. Je dois penser au moindre détail qui devra être mentionné, répertorier tous les éléments dans le bon chapitre. Je réalise que toutes les choses que j’ai entreprises dans mon jeune passé, depuis que j’ai fait une école artistique à l’âge de 16 ans, se relient pour la première fois. C’est très agréable pour moi. C’est comme si tout d’un coup mon parcours qui jusqu’à maintenant était fait de coïncidences trouvait une logique.

 

sceno daral P1

 

 

Quels types de compétences te sont nécessaires ?

C’est surtout de la débrouillardise, chipoter, trouver des solutions. Et ça touche à plein de métiers, c’est ça que j’adore. J’ai toujours aimé plein de choses différentes sans percer forcément dans l’une ou dans l’autre, par exemple je ne suis pas menuisier mais j’adore la menuiserie. Il y a peu de choses que je n’aime pas faire, ce qui est le plus ennuyant c’est démonter et ranger !  Enfin, j’ai la sensation qu’on fait appel à ma créativité, c’est très gai.

 

Quel sera ton rôle en tournée ? Comment anticipes-tu le temps de montage, les manipulations sur le plateau pendant le spectacle ?

Ça va être stressant, angoissant et amusant à la fois. L’objectif pour le montage est de pouvoir tout faire dans les temps, d’être au plus près du planning prévu. Pour l’instant, on a une vision théorique et après la première, on verra réellement la façon dont on s’organise, on prendra des automatismes, on laissera place à la réalité. Pour l’instant, on est obligé de prévoir un maximum.

Pendant le spectacle, il y a toute une partie mécanisée et préinstallée avec les poulies. Il y aura trois positions de la scénographie, on devra déplacer les podiums, le plan incliné. On va courir dans tous les sens ! Mais Bruno a bien pensé tout ça, tout est sur roulettes et ça roule impeccablement bien !

 

© Photo : Ariane Malka