En tournée66

Daral Shaga, des premières bruxelloises retentissantes

jan 24 2017 Sophie Tessier

Critique de Christian Jade, RTBF, ****, UN CHANT D’EXIL MAGNIFIE PAR L’ART DU CIRQUE

Rtbf.be

 « Sans papiers » : qui aurait pensé leur dédier une oeuvre forte, qui mettrait tous les arts, musique contemporaine (entre jazz et dissonance), cirque et vidéo au service non d’une cause mais d’un projet artistique ? L’idée en vint à Philippe de Coen fondateur et directeur de la compagnie circassienne Feria Musica, qui atterrit ici en majesté, après avoir promu pendant 20 ans le « nouveau cirque » en Belgique.

« Je viens d’une époque où tout était possible avec le nouveau cirque », explique-t-il. « Mes spectacles ont toujours raconté une histoire actuelle et se sont ouverts à plusieurs arts. Avec Daral Shaga, j’ai voulu aller encore plus loin : un livret de Laurent Gaudé qui parle des réfugiés, une musique de Kris Defoort et une mise en scène de Fabrice Murgia. »

 

Un pari risqué mais nécessaire de Philippe De Coen.

Et quoi de plus actuel que ce mur dressé face aux Africains (et aux victimes des guerres au Moyen Orient) attirés par l’Eldorado européen ? Au moment de la conception du projet le « mur » se trouvait surtout autour des enclaves espagnoles en territoire marocain, Melilla (1998) et Ceuta (2001) par où passaient les migrants sub-sahariens. Depuis lors les murs se sont multipliés, en Israël (2002), entre les Etats-Unis et le Mexique (2006), thème repris et amplifié par Donald Trump. Il est loin le temps où le « monde libre » fustigeait le « mur de la honte », à Berlin, tombé en 1989. Et
les murs « improvisés » récemment en Europe (Hongrie notamment) se multiplient avec la crise syrienne, comme une panique européenne et mondiale.
Ce détour historique pour situer le « parti-pris » de Daral Shaga : aucun réalisme documentaire, aucun affrontement violent entre migrants et gardiens de l’ordre européen, aucune « action » à la limite. On assiste à une méditation poétique intériorisée entre un père et sa fille qui tentent de franchir l’obstacle et se heurtent à ce mur. La « vieille génération » qui se sacrifie à la nouvelle, une lueur d’espoir et ces corps habiles de circassiens qui ne font pas un « numéro » mais illustrent avec force le débat intérieur des protagonistes. La partition de Kris Defoort, d’un lyrisme parfois tendu dans le dialogue père/fille, introduit aussi des rythmes « jazzy » qui soutiennent la superbe scène d’escalade du mur, magistralement interprétée par la troupe de circassiens chorégraphiés avec intelligence par Fabrice Murgia.

 

Une mise en scène brillante.

La réussite globale de ce spectacle risqué est due, en grande partie, à Fabrice Murgia, qui a su faire la synthèse des contraires apparents, action et méditation, musique nouvelle et dynamisme circassien. Son défi initial ? « J’avais déjà voulu adapter « Eldorado » de Laurent Gaudé, confie-t-il, qui traite lui aussi du thème de l’immigration et de la douleur de l’exil. Donc quand Philippe de Coen m’a proposé de mettre en scène un tel sujet avec de tels défis, me soumettre à la partition d’un opéra contemporain et mettre en scène des acrobates j’ai accepté sans hésiter. A l’opéra, les chanteurs sont de plus en plus conscients qu’ils doivent être des acteurs et parviennent à jouer dans des positions impossibles « tête en bas ». Ici pas question de
transformer les acrobates en acteurs ni de leur faire faire des « numéros » de mât chinois ou de tissus aériens pour éblouir. J’ai utilisé la force et l’habileté de leur corps pour chorégraphier l’action dramatique. En alternant par la vidéo les gros plans et par la lumière les plans larges. Au total je suis heureux d’avoir participé à ce projet risqué mêlant opéra, cinéma et cirque mettant sur scène 12 artistes, musiciens, chanteurs et circassiens. Et qui a connu plus de 30 représentations. »
Mission accomplie donc pour cet opéra circassien court (1H30), affrontant une réalité rude, l’immigration de masse, par le biais de la fable et de la mélopée poétique, rendue concrète par l’art du cirque.
Promue par la volonté du directeur de Feria Musica Philippe De Coen, cette « folie » (mêler cirque et opéra) a reçu de la part d’un public – plus jeune que la moyenne des abonnés de La Monnaie – un accueil chaleureux et mérité.

 

 

Extraits de l’article de Laurence Bertels, La Libre Belgique, L’INCARNATION DIVINE D’UN VERITABLE DRAME HUMAIN

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Daral Shaga s’ouvre sur une image prégnante. Une carte d’identité brûle dans un brasero. Et donne corps à ces mots galvaudés : « sans papier ». Suivra la trajectoire émouvante de ce père qui porte sa fille Nadra sur le dos. Le vieil homme s’épuise et se retrouve contraint de rester sur la rive. Mais l’essentiel pour lui demeure d’avoir aidé sa fille à traverser les frontières.

Le premier main-à-main, quant à lui, se fera d’autant plus apprécier qu’il tarde à arriver. Les acrobates migrants rebondissent ensuite sur le trampoline avant de rechuter. La scénographie évolue au rythme du récit de ces destins croisés. Le rideau de tulle, marque de fabrique de Fabrice Murgia, se lève. La grille s’avance, de plus en plus présente. Là, sur cet agrès détourné, se jettent alors, comme dans la réalité, ces corps, ces âmes, rejetés hors du monde. le choeur rumeur des émigrés bruisse. Les voix résonnent. La musique expérimentale, tendre et mélancolique, déchire. Les mots de Laurent Gaudé s’ancrent en nous. La migration se vit de l’intérieur. Bouleverse et scandalise.

(…)

De toute beauté

Point de légèreté ici mais de la délicatesse, de la puissance, de la beauté, de la profondeur. Tels sont les adjectifs qui surgissent à la vision de ce spectacle épuré et chargé, évanescent et puissant, équilibré au regard d’un monde déséquilibré. Pour sa première mise en piste, Fabrice Murgia manie la vidéo, l’acrobatie, la musique et le texte avec doigté, jouant sur l’occupation de l’espace, les champs de profondeur, les variations filmées, du gros plan à la contre-plongée en passant par l’écran large. Le tout, en faisant vibrer l’intime en chacun de nous.

 

L’article de Catherine Makereel, Le Soir, UN OPERA CIRCASSIEN POUR DONNER CORPS AUX MIGRANTS

LS_QUOTIDIEN,20170111,BRUXELLES-BRABANT,1,20

 LES INTERVIEWS ET LES REPORTAGES

° BRUZZ : regarder le reportage

° BX1, émission Le Mag, 10 janvier 2017 : interview de Fabrice Murgia à la 18e minute

° RTBF La Première, Interviews de Nicole Debarre

https://www.rtbf.be/auvio/detail_philippe-de-coen-et-daral-shaga?id=2175729

https://www.rtbf.be/auvio/detail_kris-defoort-et-daral-shaga?id=2175731

https://www.rtbf.be/auvio/detail_fabrice-murgia-et-daral-shaga?id=2175732

° Musiq3, sujet de François Caudron, journal de 17h, 11 janvier 2017

https://www.rtbf.be/auvio/detail_l-info-culturelle-17h?id=2175700

http://www.rtbf.be/auvio/detail_daral-shaga-cirque-et-opera?id=2175831

° RTBF La Première, émission ENTREZ SANS FRAPPER, chronique de Catherine Makereel, 12 janvier 2017 (à 1’03’10)

https://www.rtbf.be/auvio/detail_entrez-sans-frapper-l-integrale?id=2175689

° BRF, interview de Kris Defoort par Hans Reul, 12 janvier 2017

http://brf.be/kultur/musik/1053674/

° Klara, émission Pompidou, 12 janvier 2017

http://www.klara.be/pompidou-op-donderdag-12-januari

° Klara, critique de Kurt Van Eeghem, émission Expresso, 12 janvier 2017

http://www.klara.be/kurt-van-eeghem-over-daral-shaga