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La maquette vue de l’esprit

sept 25 2013 Hubert Amiel
La maquette vue de l’esprit

Entretien avec Philippe de Coen, directeur artistique de Feria Musica, et Bruno Renson, inventeur-concepteur génial de structures et machineries monumentales en tout genre.

 

Concevoir le décor de Daral Shaga à partir d’un nuage de mots, de quelques traits de crayon ramassés dans le désordre sur une feuille et d’une volumineuse couche de matière raturée, c’est un peu le boulot de Bruno Renson et Philippe de Coen en ce moment.

 

Quel est le principe de la scénographie de Daral Shaga ?

PdC. Le décor de Daral Shaga se compose de plusieurs espaces de projection distincts permettant de jouer sur différentes profondeurs. Fabrice Murgia, le mettre en scène, a eu l’idée de ce mur qui se rapproche du public au fur et à mesure de la progression dramatique de l’oratorio. Les différents espaces ne sont séparés que par de fines cloisons transparentes faites de tulles pour soutenir l’idée de ce rêve inaccessible de l’Eldorado, à peine entrevu, déjà lointain. On privilégiera l’utilisation de matières naturelles brutes telles que le bois et le sable évoquant des zones désertiques traversées par les protagonistes.

 

A quoi cette maquette que vous nous présentez aujourd’hui va-t-elle vous servir ?

BR. Cette maquette à l’échelle 1/20e me permet tout d’abord de me mettre à la place du spectateur pour déterminer les angles dits de découverte. Il faut en effet trouver des solutions pour qu’un maximum de spectateurs puissent avoir l’expérience émotionnelle et sensorielle la plus complète possible. Il n’est pas rare qu’à l’issue de la construction de la maquette, certaines options de chorégraphie, scénographie et mise en espace soient bouleversées !

 

La maquette permet donc de vérifier les grandes options choisies ?

BR. Oui, tout en facilitant l’échange et le dialogue entre les différents acteurs du projet – qui ne parlent pas toujours la même langue – afin de converger vers une solution réaliste et réalisable…

PdC. Sur Daral Shaga, nous réfléchissons à l’utilisation d’un trampoline que l’on souhaiterait voir manipulé et déplacé par les acrobates durant le spectacle. En le représentant sur la maquette par la partie centrale détachable du plan surélevé (cf. photographie), cela permet de bien se rendre compte des possibilités et des contraintes de manipulation de l’agrès dans l’espace restant.

Pour Fabrice, cette maquette lui servira dans un premier temps à calculer les angles et les surfaces de projection des images et des vidéos.

 

Pourquoi ne pas avoir recours à la modélisation informatique pour la maquette ?

PdC. Maintenant on peut effectivement tout faire par ordinateur, mais nous, nous souhaitons rester le plus « artisanal » possible. A l’image de ces mouvements que, depuis les débuts de Feria Musica, nous mécanisons le moins possible, pour toujours signifier l’effort physique de la manipulation du décor par les être vivants, sans épuiser les gens tout de même (rires).

 

Une fois que tout le monde s’est mis d’accord, quelle est l’étape d’après ?

BR. La réalisation de la structure à taille réelle sur un plateau bien sûr ! Enfin, plus exactement, la réalisation des premières pièces, systèmes, mécanismes qui vont être testés dans les conditions du réel par les acrobates donnant lieu à d’éventuelles corrections, réglages, ajustements. C’est une phase compliquée car il n’y a pas de règles préétablies. Même si l’on s’appuie toujours un peu sur les acquis des précédents spectacles, chaque nouveau projet est un nouveau challenge dans lequel le cadre est à réinventer : c’est un compromis subtile entre l’envie artistique initiale, la praticité pour les acrobates, les normes de sécurité, les contraintes d’espace et de budget… .

C’est une responsabilité énorme : mes premiers décors, j’en faisais des cauchemars ! (rires)

 

Justement sur Daral Shaga, quels sont les points « d’attention » particuliers ?

PdC. La grande nouveauté ici, c’est que les chanteurs d’opéra vont eux aussi prendre part à certaines figures acrobatiques. Cet oratorio parle d’un effort, d’un trajet qui est long et difficile, plein de rêverie et d’espoir. Pour servir cette idée, il nous apparaît important que toutes les manipulations sur le plateau se fassent par les individus eux-mêmes, acrobates et chanteurs…

Certains chanteurs devront par exemple exécuter leur partition vocale tout en étant suspendus dans les airs. Cela nécessite un système qui ne leur comprime pas la cage thoracique et ne leur demande pas trop d’effort physique supplémentaire pour ne pas altérer leurs performances vocales.

BR. Le choix de projeter des acrobates sur le décor est également une opération délicate à régler ; il y aussi la fragilité des matériaux utilisés comme le plexi, le tulle ou la toile, avec un risque de déchirure ou de brisure en fonction de la température notamment ; enfin il y a un système de machinerie complexe et subtile à concevoir pour assister les individus dans la manipulation des éléments du décor et qui devra être le plus souple possible pour compenser sur le plateau les inévitables imprévus « du live ».

 

A quel moment cette phase de tests « grandeur nature » se fera-t-elle ?

PdC. Les premiers tests avec les acrobates seront réalisés durant le mois janvier. En février, ce sera le tour des chanteurs du VocaalLab.

 

Comment travailles-tu à la conception du décor ?

BR. Je travaille avec une équipe formée pour l’occasion que je choisis en concertation avec Philippe. Je réalise moi-même les prototypes et les pièces compliqués. Les plans… c’est un peu une vue de l’esprit.

 

H.A.

 

Photos : Hubert Amiel

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