Presse33

La presse néerlandophone salue Daral Shaga

juin 16 2015 Sophie Tessier

A l’occasion de nos dernières représentations à Rotterdam, la presse n’a pas tari d’éloges sur le spectacle.

 

Theaterkrant : 5 étoiles pour Daral Shaga

« La merveilleuse fusion du cirque, de l’opéra et du théâtre de texte » par Max Arian

 

Quel est le point commun entre les artistes de cirque et les réfugiés ? Devoir grimper, sauter, tomber, se relever d’un bond, s’agripper les uns aux autres et se relâcher, être prêts à prendre les plus grands risques. Dans l’opéra Daral Shaga du compositeur belge Kris Defoort, tout cela se passe effectivement, mais tout a un double sens, voire des sens multiples. Le cirque, l’opéra et le théâtre de texte ont rarement été aussi étroitement entremêlés.

 

056_web 500Ça commence près d’un braséro ; un groupe, vêtu de lambeaux, s’y réchauffe. Ce sont des réfugiés, peut-être quelque part dans le désert. Un vieillard et sa fille, fuyant la violence dans leur pays, se mettent en route pour tenter de franchir la grille. Ils savent tous deux que le père n’y parviendra pas. Il se sacrifie afin que sa fille puisse connaître une vie meilleure de l’autre côté de la grille. Celle-ci est à la fois un grillage bien réel – la barrière dont se sert l’Europe pour tenter de refouler les intrus importuns – et un espalier que des acrobates escaladent, dont ils tombent et auquel ils se heurtent.

 

L’auteur Laurent Gaudé a écrit le livret français de Daral Shaga. Sur ce livret Kris Defoort a composé une musique d’une grande subtilité, pour trois instruments seulement : le piano (Fabian Fiorini), le violoncelle (Lode Vercampt) et la clarinette (Jean-Philippe Poncin). Si les sonorités sont sobres, elles sont avant tout très belles. Plus beau encore est le chant, également de Silbersee : Michaela Riener chante la fille, le ténor polonais Maciej Straburzynski interprète le père et le baryton néerlandais Tiemo Wang tient le rôle de l’émigré.

 

À leurs côtés évoluent cinq acrobates de la compagnie de cirque Feria Musica de Philippe de Coen, initiateur du spectacle mis en scène par Fabrice Murgia. Mais plus importante que cette série de noms est l’étonnante fusion obtenue à partir d’éléments si disparates. La plupart du temps le plateau est plongé dans l’obscurité, des personnages en surgissent tandis que, souvent, leur image géante est projetée sur un tulle à l’avant-scène. Une image particulièrement émouvante est celle du père et de la fille de part et d’autre de la grille, tellement proches, mais séparés par une frontière de fer. Le père a toujours dit qu’à l’heure du départ, il ne faut emporter que ce qui rentre dans nos poches ou, tout au plus, dans un sac ; tout le reste doit être abandonné. Cette fois-ci, c’est son père que la fille doit laisser sur place.

 

Cet opéra a comme particularité que tous les récits sont entièrement racontés du point de vue des réfugiés. On voit et on entend leur désespoir, mais aussi leur courage, la dureté des rapports entre eux et leurs terribles conséquences. Au début, on comprend à peine comment les gens peuvent chuter si bas, puis remonter malgré tout. Ce n’est qu’après un certain temps qu’on découvre le recours génial à un trampoline, comme une métaphore de la résilience de ces individus. Quant aux chaînes auxquelles s’agrippe une acrobate pour monter, elles sont le symbole des difficultés qu’elle doit vaincre. La collaboration entre les artistes doit être parfaitement réglée, pour éviter de sombrer dans l’abîme.

 

Daral Shaga raconte le récit de deux réfugiés, mais aussi la grande histoire des flux migratoires en direction du riche Occident. Cela rend triste, mais donne aussi de l’espoir. Tant que des artistes sont prêts à offrir une voix aux étrangers et aux réfugiés, et en sont capables à un tel niveau d’excellence, ce que vivent ces derniers ne sera pas entièrement en vain, espère-t-on. Ici, le résultat est un spectacle unique en son genre, sans pareil ; si vous vous dépêchez, vous pourrez peut-être encore le voir le mercredi 27 mai à Rotterdam.

 

 

 

De Standaard : « Daral Shaga mérite une longue tournée dans notre pays »

L’opéra au trapèze par Geert Van Der Speeten

Comment se présente un opéra circassien ? Dans Daral Shaga, les numéros de cirque ne sont pas isolés, mais la musique, le théâtre et les acrobaties se mélangent dans un portrait captivant de réfugiés en errance.

 

077_web 500Dans Daral Shaga, Fabrice Murgia – le prodige du théâtre francophone – propose une succession d’images puissantes. Dans la première des dix-huit scènes, nous voyons des réfugiés se préparer au départ. Ils jettent leur carte d’identité dans les flammes : la rupture ne saurait être plus définitive. L’exode est dur. Nous retrouvons le groupe dans la tempête, comme des silhouettes sculptées dans un bas-relief. Au bout les attend la grille qu’ils doivent franchir s’ils veulent atteindre une vie meilleure et le riche Occident. Leurs vêtements réduits en lambeaux soulignent le degré de difficulté de l’escalade. L’une des cinq acrobates interprète la chorégraphie de l’échec. Elle grimpe à toute allure au sommet de l’espalier avant de redescendre lentement, désarticulée, en rebondissant d’une barre à l’autre. Des gros plans et plans d’ensemble filmés coulissent les uns sur les autres, intensifiant notre engagement dans ce récit tendu qui transpose une grande thématique abstraite en destin familier de trois personnages.

 

Une femme entraîne son père, mais doit l’abandonner. Lors du final légèrement emphatique, ce personnage devient une espèce de saint patron de tous les réfugiés. De l’autre côté de la grille se tient un migrant en état de détresse morale ; il revient parce qu’il a omis d’aider un frère. La manière dont cet opéra intègre la compagnie de cirque bruxelloise Feria Musica est une véritable trouvaille. Si la saison dernière, la Monnaie a proposé des représentations de Rigoletto sous un chapiteau de cirque, c’était surtout pour la couleur locale. Ici, les numéros de cirque correspondent à l’essence même du récit. Afin d’assurer la réussite de leur périple, les réfugiés doivent faire appel à la résilience, à l’instinct de survie, à l’entraide. Dans les numéros de cirque, l’engagement est identique. Un saut au trapèze ou au « cadre coréen » ne peut réussir qu’à force d’entraînement et de confiance entre les partenaires.

 

Mélange stylistique

Daral Shaga fait appel à trois chanteurs et trois musiciens. Piano, violoncelle et clarinette : les sonorités ne sauraient être plus proches du jazz. C’est d’ailleurs ainsi que Kris Defoort a élaboré sa partition. Elle est née d’improvisations et s’appuie sur des rythmes puissants et flexibles. Du point de vue musical aussi, les scènes sont tendues et dépouillées. On entend des échos de divers styles vocaux ; l’espace d’un instant résonne même une bribe cynique de l’Hymne à la Joie.

 

Dès ses débuts dans l’art lyrique, The woman who walked into doors (2001), Defoort avait opté pour un récit poignant, profondément humain. À cette occasion il avait associé le meilleur de deux mondes, le classique et le jazz, dans un pur mélange stylistique. Le spectacle fut un immense succès, une véritable référence pour le théâtre musical contemporain.

 

The house of the sleeping beauties (2009) connut un autre cheminement ; un univers intérieur complexe y reçut une traduction sonore somptueuse et sensuelle. Puis le cours des choses fit que Defoort dut abandonner son troisième opéra, le livret n’étant pas achevé à temps. Il prépare actuellement un nouveau projet, The time of our singing de Richard Powers, dont la création aura lieu en 2018, dans une mise en scène d’Ivo Van Hove.

 

Après cette œuvre, Kris Defoort tirera un trait sur la création d’œuvres lyriques. Mais Daral Shaga – tout comme An old monk, une collaboration avec Josse De Pauw – ouvre une nouvelle voie intéressante, celle d’un théâtre musical jazzy dans lequel la création et l’interprétation coïncident au plus près. Le spectacle, qui vient de connaître quelques représentations à Rotterdam, mérite de toute façon une longue tournée dans notre pays.

 

© Photos Hubert Amiel
Traduction Martine Bom