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L’exil est un adieu

nov 18 2014 Sophie Tessier

LAURENT GAUDE© MARC MELKI NbEntretien avec Laurent Gaudé. Le Prix Goncourt et auteur de Eldorado a écrit le livret pour le premier opéra circassien, Daral Shaga.

 

Fallait-il un titre énigmatique comme Daral Shaga pour raconter cette histoire d’un mur qui sépare les deux mondes ?

Laurent Gaude : Pour le spectateur qui entre dans la salle, ce titre ne dit rien de particulier, si ce n’est peut-être l’ailleurs. Ce nom, « Daral Shaga », porte avec lui un peu d’étrangeté. Et puis, au fil du spectacle, je souhaite que le spectateur puisse dire à la fin : « Ah, je sais maintenant ce que cela veut dire. Je sais qui se nomme comme ça ».

 

Lors de la première, le public était étonné et bouleversé de ce qu’il avait vu sur scène. Etiez-vous étonné ce que vos mots ont provoqué sur le plateau ?

Ce soir, c’était la première fois que j’ai vu le spectacle. Donc, je ne me souciais pas de savoir comment il était perçu par le public. J’ai entendu le silence du public et son attention, mais j’étais dans le plaisir de découvrir la musique de Kris Defoort que j’avais entendu par morceaux, mais pas dans son intégralité et surtout le travail de Fabrice Murgia, le metteur en scène. J’avais vu quelques photos, j’ai assisté à quelques répétitions, mais au début du travail. Donc je n’avais jamais fait le parcours complet et c’était pour moi un moment de découverte.

 

Vous dites de votre texte qu’il s’agit presque de la poésie. Aujourd’hui, avec les artistes du cirque, peut-on dire que jamais vos mots ont sauté et volé si haut ?

C’est vrai [rires]. C’est un merveilleux cadeau pour un auteur d’avoir un jour la demande d’une compagnie de cirque. Normalement, nous sommes dans deux mondes qui ne se rencontrent jamais. Le cirque n’a pas besoin de nous et moi, je peux rencontrer des comédiens, des chanteurs, mais rarement des acrobates. Quand Philippe de Coen de la Compagnie Feria Musica est venu me voir et a dit : « Voilà, je suis une compagnie de cirque et j’aimerais travailler avec vous », j’étais à la fois très surpris, mais dans la seconde, je me suis dit c’est formidable, saisissons cette occasion. Je ne pense pas qu’elle se représentera dans ma vie d’auteur. C’est toujours réjouissant d’être face à des ovnis qu’il faut construire.

 

« Nulle part est chez moi ». C’est une phrase issue de votre livret pour le spectacle. Est-ce la définition de l’homme moderne exilé d’aujourd’hui ?

C’est une phrase, qui peut effectivement fonctionner comme une sorte de définition, parce que, à partir du moment où l’on quitte un pays – surtout si c’est un pays qu’on a quitté pour des raisons politiques –, l’exil est un adieu. On va dans un pays qui n’est pas encore le sien et il ne sera peut-être jamais tout à fait. On est dans cet entre-deux à jamais. Et c’est une des choses les plus bouleversantes dans cet acte d’émigration. En fait, c’est un cadeau qu’on fait aux générations suivantes, au sacrifice de sa propre existence. Ce qu’ils posent comme une sorte de première étape, c’est pour leurs enfants, pour que leurs enfants, eux, soient d’ « ici ».

 

On connaît votre littérature, on connaît l’opéra, mais on n’avait jamais vu un opéra circassien. Est-ce un nouvel espace artistique qui n’existait pas jusqu’ici ?

Pour moi, c’est sûr, même si j’avais déjà croisé la route de l’opéra, notamment avec Mille orphelins, une mise en scène et une musique de Roland Auzet au théâtre des Amandiers à Nanterre. C’était une belle expérience, mais c’était un opéra « classique ». Avec Daral Shaga, le fait qu’il y ait du cirque en plus rajoute une étrangeté. Là, je me sens dans une zone totalement inconnue.

 

Il y a les mots et les acrobates qui traversent l’espace du bas vers le haut et vice versa pour occuper littéralement tout l’espace de la scène…

Il y a un moment que j’ai découvert ce soir. C’est le moment où apparaît le cirque dans le spectacle. Ce n’est pas la première scène, c’est après un quart d’heure où il y a, pour la première fois, cette image d’hommes qui portent d’autres sur leurs épaules et qui font des gestes de porté que seuls les acrobates peuvent faire. L’apparition du cirque crée une poésie qui serait impossible avec uniquement des comédiens et qui n’est pas non plus la poésie de la danse à laquelle on est peut-être plus habituée. Là, c’est quelque chose de plus fragile. En tant que spectateur, j’ai ressenti que, à ce moment précis où le cirque apparaît, ça crée du danger sur le plateau. Tout d’un coup, on reprend notre sorte de réflexe de spectateur de cirque : « Est-ce qu’il va tomber ou pas ? » A plusieurs moments dans le spectacle, il y a ce petit frisson qui est propre au cirque, ce moment où le cœur remonte. Tout est extrêmement millimétré par la musique, par la mise en scène, et là, le cirque arrive avec son danger. C’est d’une grande poésie.

 

Daral Shaga, est-ce que cela représente pour vous une rupture par rapport à vos œuvres précédentes ?

C’est une évolution totale d’un point de vue thématique. La migration est un thème que j’ai beaucoup traité, qui m’intéresse et bouleverse profondément depuis quasiment dix ans et qui continue à le faire. Et je suis encore sur des projets où j’interroge ce thème. Par contre, c’est une rupture totale, ou disons plutôt une découverte totale par rapport à la forme que cela prend.

 

Interview réalisée par Siegfried Forster, RFI

© Marc Melki