Entretiens32

Poreuses frontières

mar 25 2014 Sophie Tessier

 

BF_02 blue 300Entretien avec Bernard Fleury, directeur du Maillon, Théâtre de Strasbourg – scène européenne

A l’occasion des représentations de Sinué (spectacle de Feria Musica actuellement en tournée) au Maillon en décembre dernier, nous faisons le point avec Bernard Fleury sur son implication dans le projet. Emergent, en filigrane, le positionnement du Maillon dans les arts de la scène et le positionnement d’un directeur et d’un lieu au carrefour de l’Europe.

 

Qu’est-ce qui a incité le Maillon à s’engager dans l’aventure « Daral Shaga » ?

BF : Là, on se dit qu’on a fait un bon chemin parce que chacun des artistes du projet est déjà bien connu à Strasbourg. Le Maillon suit le travail de Kris, de Fabrice, de Feria Musica depuis plusieurs années. Nous avons accueilli Fabrice pour la première fois en France au Festival Premières avec le Chagrin des ogres. Je l’avais rencontré presque par hasard à Bruxelles sur les conseils de Jean-Louis Colinet. Et nous suivons de près la musique de Kris, une musique à la fois contemporaine et populaire, proche des bruits de la rue et des comptines. Une musique simple à écouter, mais peut-être pas simple à écrire, qui touche directement et simplement. Kris est très proche des arts de la scène, donc toutes ces interactions fonctionnent bien. On est impatient de voir la forme définitive du projet !

 

La musique a-t-elle régulièrement sa place dans la programmation du Maillon ?

Oui, je considère la musique comme un art de la scène. Elle est présente dans presque tous les spectacles programmés, mais rarement seule. On travaille sur le fait que la musique appelle une dramaturgie particulière, à l’image du metteur en scène David Marton qui explore les fonctions de la musique dans le théâtre. La pluridisciplinarité est le lien entre les productions qu’on accueille et accompagne.

Le Maillon aujourd’hui est assez engagé dans ce qu’on appelle le théâtre musical : des projets qui procèdent d’hommes ou femmes de théâtre intéressés par la musique ou de musiciens qui voulaient quitter la mise en scène propre à l’opéra (qui produit souvent plus des postures que du sens). Cela fait partie d’une évolution de l’opéra initiée par des gens comme Patrice Chéreau. Mais ces formes ont du mal à fonctionner sur les grandes scènes lyriques qui ont des publics plus traditionnels et attachés à certaines figures classiques. Chez Marthaler, par exemple, l’art lyrique fait figure de mémoire, de substrat mémoriel sensible car la musique crée un rapport au souvenir extrêmement puissant. Chez Castellucci (dont toutes les productions sont passées au le Maillon), la musique de Scott Gibbons est un partenaire émotionnel majeur. On est vraiment ici dans des porosités de frontières considérables. Et cette porosité est une source d’interrogation et de renouveau pour chacune des disciplines.

 

Qu’en est-il du cirque ?

Le cirque est une sorte d’épine dorsale de cette démarche. Comme le cirque s’appuie toujours sur des techniques très fortes, la poésie doit apparaître d’emblée, sans se cacher derrière l’image, ni derrière le texte comme au théâtre. Dans le cirque contemporain, il y a assez systématiquement un recours à un partenaire d’une autre discipline. Et dans cette interdisciplinarité, les techniques de cirque constituent progressivement, pour moi, les fondements d’un nouveau langage majeur.

Comme nous ne sommes pas un pôle cirque, nous n’exposons pas la globalité des arts circassiens. On se saisit des questions posées par les circassiens dans le domaine des écritures contemporaines pour interpeller les autres langages que sont le théâtre, la musique ou la danse, l’art vidéo bien sûr.

 

Quelles sont vos relations avec l’Opéra de Limoges, à l’initiative du projet ?

Je suis très content que l’Opéra de Limoges soit dans cette aventure. J’ai travaillé à Poitiers pendant très longtemps et ai cofondé la scène nationale avec Denis Garnier dans les années 70. A l’époque, l’Opéra de Limoges était un opéra d’opérette très provincial qui coûtait cher et n’avait pas de réputation. En face, ça nous aidait à présenter aux élus locaux un projet contemporain de scène nationale. Donc aujourd’hui, se dire que l’opéra de Limoges bouge ! En plus c’est un très bel opéra, un très beau bâtiment. Et je me réjouis du lien avec le Festival les Francophonies aussi. Nous sommes nous-mêmes très partisans du travail en réseau. Ici on travaille avec le TNS, le TJP, les Migrateurs… Au sein d’une même ville, comme les projets de pluridisciplinarité rendent les frontières entre théâtre, danse, musique, cirque, très poreuses, c’est fondamental.

 

Daral Shaga aborde justement le thème des frontières, de l’immigration. Quelques mots à ce sujet ?

On est en plein dedans et on sait bien qu’en France, avec la montée du Front National, c’est une question majeure. Des discours très maladroits ont été tenus par les uns et les autres à cet égard, y compris par des gens qui ne font pas partie du Front National.

Car l’immigration est, à l’inverse, une richesse. Mes parents étaient des compagnons de Stéphane Hessel, qui s’est beaucoup battu pour une France Libre, donc une France accueillante. C’est une tradition qui date du Conseil national de la résistance : la République et le droit du sol, c’est une autre paire de manche que le droit du sang. Le Maillon est une scène européenne, en plein sur ce terrain d’une multitude qui compose un même ensemble. Quand on propose des spectacles d’Afrique du Sud, c’est aussi pour attirer le regard sur tout le développement de l’Afrique des citoyens strasbourgeois, c’est aussi pour rappeler que ce pays est un pays de peuples très différents qui a vécu un terrible Apartheid pendant de nombreuses années. C’est en même temps une unité extrêmement fragile qui a souffert une purification ethnique pendant la Coupe du Monde et ceci est aussi proche de ce qu’on a connu en Europe, en Bosnie. De tous les côtés, en tout pays, le drame peut revenir rapidement à partir de discours de démagogues qui savent très bien ce qu’ils manipulent et pourquoi.

Qu’est-ce que des hommes qui bougent d’un pays à l’autre laissent, qu’est-ce qu’ils déposent, qu’est-ce qu’ils reprennent, qu’est-ce qu’ils perdent ? Et qu’est-ce qu’ils apportent ? Ce sont des questions extrêmement importantes. Les corps aussi sont fabriqués par des cultures, des comportements : on ne bouge pas pareil, on n’a pas le même rapport au corps, même à l’intérieur de nos pays européens. Et ces différences sont très intéressantes, ça nous enrichit en définitive. Et c’est incroyable comme ces approches de différentes sensibilités peuvent toucher tout le monde. Nos spectateurs sont aussi extrêmement mélangés et ils sont là, tous ensemble, dans la même salle. C’est ce qui fait l’extrême richesse de la France. Marie Curie était polonaise et c’est tout à la gloire de notre pays de l’avoir accueillie.

Dénier les frontières en disant que tout va devenir gris, non, non, au contraire/ c’est ce qui renvoie des couleurs. Les passages de frontières avivent les couleurs, ils ne les éteignent pas, sauf à avoir un comportement daltonien pour celui qui les passe…

 

© Image à la une : le Maillon, Christian Cantin