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Triple salto réussi pour le premier opéra circassien

nov 20 2014 Sophie Tessier
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© Christophe Péan

 

Quand l’art du cirque emballe l’opéra. « Daral Shaga » raconte la tragédie de l’immigration, le périple des êtres meurtris par l’exil et l’histoire d’un mur qui sépare deux mondes. Présenté en première mondiale à l’Opéra-Théâtre de Limoges dans le cadre des Francophonies en Limousin, ce spectacle a réussi l’exploit de faire fusionner la littérature du Prix Goncourt Laurent Gaudé (voir l’entretien ci-dessous), la musique de Kris Defoort et les arts de la corde, du trapèze et du trampoline du cirque menés par Philippe de Coen pour faire naître une nouvelle forme théâtrale très applaudie par le public.

 

Un feu de camp brûle, une mélodie s’installe et avec un grand sac sur le dos, le périple peut commencer. « Regarde-le longtemps, ce que tu ne peux pas prendre avec toi. » Une dernière fois, Nadra plante sa main dans la terre natale qu’elle doit quitter avec son père. Déracinés, mais espérant trouver ailleurs un monde meilleur.

 

L’histoire est tristement connue, un classique parmi les tragédies contemporaines qui se jouent chaque jour à Melilla, Tijuana ou Lampedusa. Daral Shaga porte les illusions et le destin de ces migrants autrement, avec la force poétique et l’obstination radicale de l’art circassien. Oui, il y a les voix d’opéra, le jeu des acteurs et les projections vidéo qui créent des univers audacieux et abyssaux, mais ce sont les acrobates qui font la différence avec leurs portés sur les épaules ou la tête, leurs « main-à-main », leurs sauts dans le vide et leurs saltos qui disent long sur l’exaspération et le désespoir face à ce monde impitoyable. Ce sont les acrobates qui occupent les airs et nous coupent le souffle, le tout accompagnés par les airs d’opéra.

 

« On a construit un spectacle où le cirque apparaît lentement et paraît comme une nécessité dans le spectacle pour traduire des émotions que le chant ou le texte n’auraient pas abordées frontalement », explique Philippe de Coen, ancien trapéziste et directeur artistique de la pièce. C’est bluffant comment les artistes du cirque arrivent à percer un espace qui semble resté vide jusque-là. « Jusqu’à présent, le cirque était utilisé par l’opéra pour illustrer quelques petites scènes. Aujourd’hui, la poésie du cirque se greffe sur la poésie du texte et renforce le propos du spectacle. On parle de gens qui font des sacrifices incroyables et ont un courage énorme pour partir vers leur eldorado. On retrouve les mêmes sentiments du circassien qui se met en danger, qui a une obstination à arriver à faire son exercice, à atteindre un but ultime. Et c’est ce mix qu’on est parvenu à faire passer dans le spectacle. »

 

Les mouvements et gestes circassiens expriment à merveille les sauts de l’âme et la force de l’illusion de ceux qui s’attaquent à ce mur presque infranchissable qui les sépare de cet autre monde tant espéré. « On s’est servi de tous les mouvements dont transpirait poétiquement un acrobate pour parler de notre thématique et on l’a mis en relief », explique le metteur en scène belge Fabrice Murgia au sujet de sa méthode de travail.

 

Quant à la musique « tendre et déchirante » de Kris Defoort, ce dernier ose le grand écart dans une composition qui respire aussi bien le baroque que le jazz, l’opéra ou la musique contemporaine. Une musique qui reste plus collée à un destin personnel qu’à l’histoire, malgré des images d’archives projetées ou des mélodies yiddish, arabisantes et balkanisantes ressuscitées par la clarinette, le violoncelle ou le piano.

 

Enfin arrivé à la grille de la frontière, l’espoir est resté intacte : « De l’autre côté, une vie est possible », avec « un travail » et « plus de coups ». « Où vas-tu, alors », demande le chœur à l’émigré avant de montrer patte blanche : « Tous nos efforts nous mèneront à ce point : la grille. Qui ne laisse passer personne sans le saigner. »

 

La création mondiale de ce premier opéra circassien pour trois musiciens, trois chanteurs et cinq acrobates représente l’accomplissement de trois ans de travail et de recherche de financement pour un projet qui semblait à bien de gens trop innovateur. Aujourd’hui, le très grand succès auprès du public et le sentiment d’avoir avancé est pour Philippe de Coen la juste récompense : « On est vraiment dans un spectacle complet. Je pense qu’on a réussi à ouvrir une nouvelle piste de cirque dans le monde de l’opéra. »

 

© Christophe Péan

 

Par Siegfried Forster