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Trouver les nuances

nov 18 2014 Sophie Tessier

_9230038-nef_1000px(R)_webOptimEntretien avec Emily Brassier, créatrice lumières au goût prononcé pour le travail en équipe. Elle le dit, Daral Shaga l’aura sans doute enrichie, et touchée dans sa manière de rapprocher le trajet des migrants de notre propre réalité.

 

Peux-tu nous parler de ton parcours ?

Je viens des arts plastiques, j’ai étudié les Beaux-arts à Rennes où j’ai toujours travaillé des installations lumineuses. C’est tout naturellement que je me suis retrouvée au théâtre, pour travailler de manière plus professionnelle, en équipe, sur des projets plus ambitieux et vivants. Je me suis donc spécialisée en lumières, au cours d’un apprentissage de 3 ans au Théâtre National à Bruxelles. J’y ai rencontré Fabrice et Giacinto. Après avoir travaillé sur quelques uns de leurs projets, ils m’ont proposé la création lumières de Daral Shaga.

 

Le choix du domaine artistique a été une évidence pour toi ?

J’ai fait différentes choses : le graphisme, l’organisation d’événements culturels multiples (expos, concerts), avec des collectifs différents, toujours dans le milieu culturel, mais plus ou moins lié à ma propre pratique.

 

Comment s’est passée la création de Daral Shaga, avec une donnée nouvelle pour toi, la présence du cirque ?

La manière de créer de Fabrice, de mettre en place les tableaux, m’était familière. Par contre, l’univers du cirque m’était étranger. Au niveau de l’éclairage, j’ai découvert la magie que peut amener le cirque dans sa dimension aérienne : quand l’éclairage est réussi, il peut se passer des choses très belles. Les contraintes des acrobates ne sont vraiment pas les mêmes que celles des comédiens. Et il n’y a pas un agrès unique, il faut trouver une cohérence, une unité. Pour un premier challenge avec le cirque, j’ai eu la chance de pouvoir expérimenter, en accord avec les acrobates, et c’était hyper enrichissant. Ensuite, le fait que la musique soit très écrite amène une stabilité, une structure. La musique live génère une énergie incroyable, le spectacle ne respire pas du tout de la même manière qu’une pièce de théâtre, c’est beaucoup plus vibrant.

 

Que penses-tu de l’aboutissement du travail aujourd’hui ?

Dans l’idée de ne pas dévoiler le décor et de créer plusieurs espaces sur ce grand plateau, on a réussi à isoler, à laisser un peu de mystère, et à faire vivre chaque scène d’une manière différente. J’avais des couleurs en tête au tout début et ce n’est pas forcément ce qui a été mis en place au final. Avec la tourbe, la teinte générale du spectacle a vécu d’elle même et transparaît autrement. J’ai essayé de respecter ce côté organique des choses et de trouver les nuances là-dedans. La tourbe n’est pas une matière évidente à traiter, il ne faut pas l’aplatir ni en faire de la farine. Elle peut très bien prendre la lumière et le rendu peut être très beau, très chaud mais il faut lui laisser une profondeur.

 

Peux-tu nous dire un mot sur le thème du spectacle, le thème de l’exil, de la perte d’identité ?

Je suis vraiment touchée par la manière dont le spectacle le traite, au niveau du texte, à partir de portraits croisés. Je suis touchée par la manière dont on entend la voix des immigrés. Le choix de partir pour trouver quelque chose de meilleur ailleurs (et on ne sait pas quoi) est d’une grande violence, ils perdent tout, ils risquent tout. J’ai vu des gens échoués sur les plages en Espagne. Cette violence est leur quotidien et nous, on vit à côté, on ne le regarde plus, parce que c’est dur de le regarder en face. Et j’aime la résonance qu’apporte Daral Shaga avec le personnage de l’émigré, ancré dans notre quotidien. On a la traversée du père et de sa fille et, collé au plus près d’entre nous, le portrait de cette personne qui est là, à côté de nous.

 

Photo © Ariane Malka

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