Entretiens32

Un bon mélange de valeurs

nov 04 2014 Sophie Tessier

_DSC4035-nef_1000px(R)_webOptimEntretien avec Fabian Fiorini, pianiste volubile et exalté, préoccupé par un monde qui ne sait plus comment avancer.

 

Comment as-tu débuté la musique ?

J’ai toujours eu envie de faire de la musique. Petit, je rêvais secrètement d’en faire mon métier. J’ai commencé par la batterie, et notamment participé à un stage de percussions africaines en lien avec la tradition orale et l’improvisation. A 15 ans, j’ai commencé le piano pour travailler mon harmonie. A partir de là, c’est devenu évident que je serais musicien. J’ai étudié quatre ans au Conservatoire de Bruxelles, puis deux ans à Liège sans finir toutes mes classes. J’ai rapidement trouvé du travail, surtout au théâtre. Par chance, j’ai commencé à travailler sur le spectacle Rwanda.

Ma mère travaillait dans un théâtre quand j’étais plus jeune, le Théâtre Poème. J’y ai découvert des pièces étranges, jouées par deux comédiens, du Boris Vian, du Victor Hugo, des extraits choisis et des enchaînements de scènes sans forcément de continuité narrative, ça m’a marqué. Pendant mes années au Conservatoire, je faisais déjà beaucoup de concerts, mais à un moment donné, j’ai voulu me concentrer sur le piano classique. Cela s’est révélé plutôt déprimant. Pour moi, la musique c’est vraiment partager un moment avec le public.

 

Es-tu lié à une formation musicale ?

Je suis souvent invité par Aka Moon, Octurn, et Ictus avec qui je travaille en ce moment sur une version de Don Juan. En parallèle, j’ai formé un quartet avec Greg Houben et je voudrais créer mon propre trio de jazz. Je participe aussi aux ciné-concerts de la Cinémathèque, c’est une très bonne école, j’y ai découvert la mémoire émotionnelle de la musique, mémoire avec laquelle la musique contemporaine n’a pas voulu travailler en créant plutôt des systèmes. Mais quand les gens sont heureux, c’est difficile de jouer torturé, il faut jouer simple, avec moins de notes et des accords plus ouverts. Là, il se passe quelque chose : une sensation de densité, de qualité. Ayant compris cela, j’ai commencé à composer et à faire confiance à cette mémoire, pour structurer, comme un peintre. J’essaie de mettre au point cette façon d’écrire, comme un contrepoint à mon travail d’improvisateur. Les deux choses me sont nécessaires pour inventer, confronter.

 

Comment as-tu accueilli la proposition de travailler avec Feria Musica pour Daral Shaga ?

Quand Kris m’a parlé du projet, j’ai eu très envie de participer à l’aventure, je sentais qu’elle pourrait trouver une belle issue. C’est intéressant parce qu’il y a la vidéo, cette présence des corps à la fois des chanteurs et des acrobates, la musique avec sa mémoire et son émotion. J’étais curieux de voir comment tout allait se délayer et se mettre ensemble…

 

Comment se passe le travail au quotidien ?

Chacun est à sa place. En l’absence de Kris, je m’assure que Fabrice ait ce qu’il veut, de veiller à ce qu’on commence là où il faut, qu’on termine là où il faut. Dans la matière et ce qui est écrit, je le fais comme un interprète, pour servir au mieux ce que Kris a pensé. Philippe, Kris et Fabrice savent bien où ils veulent aller et je leur fais confiance, je suis une pierre dans l’édifice.

Le travail acrobatique m’impressionne beaucoup. La pratique sur les instruments demande aussi une maîtrise du corps qui n’a rien à voir avec le cirque, plus dans le détail de petits muscles. Je connaissais l’émotion du texte avec le théâtre, là, c’est l’émotion d’un mouvement, d’un danger maîtrisé. Et l’intérêt, c’est que la musique de Kris n’est pas une musique de cirque qui donne un rythme sur lequel asseoir les figures. C’est une musique apaisée, qui raconte sa propre histoire, elle est fluide et rythmiquement assez ouverte.

 

Que t’évoque le thème du spectacle, la perte d’identité, l’exil ?

Je viens de faire un spectacle avec Lorent Wanson, C’est presque au bout du monde, sur les moteurs de l’immigration : qu’est-ce qui fait que quelqu’un part de chez lui ? Il a une chance sur deux de crever mais chez lui c’est tellement insupportable.

Dans ma famille, il y a eu des histoires de mouvements, de migrations, une partie de ma famille est au Canada, ma mère est née en Argentine. Ça me parle. Chaque jour, on entend parler d’immigrés naufragés. C’est comme une mauvaise répétition. On est dans un monde où il y a de tels déséquilibres et bientôt ce ne sera plus tenable. Les valeurs que véhicule le monde occidental ne sont pas profondes. Il faudrait faire un bon mélange de valeurs. Ces gens-là veulent atterrir dans un monde qui n’est pas meilleur que le leur, ils se trouvent confrontés à d’autres genres de difficultés. Je pense aux qualités quand tu vis dans certains pays que tu ne retrouves pas ici, dans un milieu urbanisé où la nature s’est effacée. Je crois qu’un spectacle comme Daral Shaga permet de défendre une position.

 

© Photo Hubert Amiel

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