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De l’importance d’être constant

jan 10 2014 Hubert Amiel

_HA47940-nef_1000px(R)_webOptimEntretien avec Philippe de Coen, directeur artistique de Feria Musica.

 

Il y a quelques semaines, fin novembre exactement, se déroulaient au Centre Culturel de Joli Bois les premiers essais en présence des acrobates. L’occasion pour l’équipe de rédaction de recueillir les impressions « à chaud » de Philippe.

 

En quoi ont consisté ces premières séances de travail à Joli-Bois ?

PdC. Ces deux semaines ont été l’occasion de réunir pour la première fois  toute l’équipe des acrobates : Laura Smith et Mark Pieklo, Renata do Val et André Rosenfeld Sznelwar, Anke Bucher. Un moment privilégié pour observer leurs complémentarités, tester leurs envies par rapport au projet. L’occasion aussi de rencontrer le metteur en scène Fabrice Murgia et le vidéaste Giacinto Caponio autour de la mise en place de lignes acrobatiques afin de présenter les différentes techniques.

Nous avons donc pu vérifier la pertinence du choix des agrès avec les acrobates, tester les possibilités de mélanger ces différentes techniques et arrêter les grandes options de construction du décor.

Sur le plateau, j’ai très vite observé une qualité de partage et une curiosité « active » entre les acrobates, quelque chose de très dynamique entre eux, une envie de se compléter – ce qui est précieux – et une vitesse d’apprentissage. C’est très excitant !

 

Quelles « envies acrobatiques » as-tu derrière ce nouveau projet ?

PdC. La question initiale était plutôt de trouver quelles techniques de cirque nous devions choisir – et comment les utiliser – pour raconter l’histoire de Daral Shaga. Comment travailler sur la thématique de la grille également autour de laquelle se construit la scénographie. Nous cherchions aussi à renouer avec l’aérien, technique originelle de la compagnie.

C’est ainsi que les premières idées sont arrivées : l’envie d’allier la légèreté du cadre coréen et le trampoline pour travailler sur la notion du rebond et de la projection sur cette grille infranchissable, et traduire grâce au main-à-main la notion de trajet, celui qu’accomplit tout immigré lors qu’il se défait de ses attaches pour entreprendre son périple, etc.

 

Comment s’est opéré le choix des acrobates ?

PdC. Je fais rarement passer des auditions. J’agis au gré des rencontres. Pour ce projet, je cherchais une pluridisciplinarité.

Par exemple, ce qui m’a séduit chez Mark et Laura au-delà des techniques qu’ils maîtrisent parfaitement (cadre coréen, main-à-main, trampoline), c’est leur regard pointu sur ce dans quoi ils s’investissent forgé par des années d’expérience chez Plume. Pour Anke qui a déjà collaboré avec Feria Musica sur le Vertige du Papillon notamment, on connaît sa capacité à intégrer rapidement des techniques différentes mais c’est aussi une artiste engagée, sensible et intègre, et c’est important pour ce type de projets. Renata et André ont également rejoint l’équipe. J’ai pu vite apprécier leur regard artistique sur le sens de leur pratique et leur intérêt pour le projet.

J’attends qu’il y ait un échange de techniques entre les acrobates, qu’ils puissent à la fois exprimer leur propre technique et la partager avec les autres. Je cherche à ce que les acrobates ne soient pas cantonnés à un rôle de simple exécutant, qu’ils participent aux discussions sur le fond, qu’ils puissent « s’y retrouver » et développer une vision personnelle de leur acrobatie dans le projet.

 

Quelle vision du cirque la Cie Feria Musica  propose-t-elle ?

PdC. La mise en risque de l’individu, l’apparente aisance dans les enchaînements acrobatiques, tout cela fascine et fait partie du monde du cirque. Mais l’essentiel reste ce que l’on raconte. Donner un sens à son acte acrobatique, s’en servir comme un élément d’écriture au service d’un propos, d’une émotion, d’une idée. L’acrobatie est un langage en soi.

Dans nos spectacles, nous ne cherchons pas à faire frémir le spectateur même si le danger est toujours présent. Dans Infundibulum par exemple, les acrobates se projettent sur un mur pour le détruire progressivement. Le risque est réel mais nous voulons emmener le spectateur ailleurs, le placer devant un acte chorégraphique et poétique et le confronter à une émotion.

 

En termes d’écriture, comment s’inscrit Daral Shaga dans le corpus de la Cie ?

PdC. Nous essayons de rester sur le même langage que celui de Sinué, le spectacle qui est allé le plus loin dans l’abstraction. L’idée n’est pas donc pas forcément d’être narratif. Nous voulons provoquer des émotions au travers d’une histoire chantée avec ici un texte fort de Laurent Gaudé. Raconter des trajets, la violence, le répit, l’espoir. Ce spectacle est écrit comme une partition de musique. Quand tu écoutes une musique, tu te laisses porter par l’émotion, tu ne lis pas la partition.

Corporellement, il faut créer des tensions, traduire l’obsession, la crainte, la nécessité de se cacher, de s’affirmer, de prendre des décisions, etc. Le challenge est de ne pas tomber dans l’illustratif, chercher constamment une poésie, un langage corporel.

La vidéo viendra comme un complément d’écriture. Je pense notamment à une succession d’images évocatrices projetées, qui ne sont pas forcément racontées dans le livret.  La superposition de surfaces de projection amovibles donnera l’impression au spectateur de se rapprocher de la grille au fil du spectacle. Les caméras embarquées sur les acrobates et les chanteurs lyriques permettront d’accentuer l’effet de vertige. Là encore, tout est une question d’équilibre entre l’image vidéo et ce qui se joue sur le plateau.

Au niveau de l’équipe artistique, il y a beaucoup d’envie. C’est un défi pour tout le monde. Le projet est fort mais il a ses fragilités. Il faudra s’atteler à ce qui fait la particularité du projet : ses différents niveaux d’écriture, la complémentarité des disciplines.

 

Comment est né Daral Shaga ?

PdC. Une histoire de rencontres. C’est Alain Mercier, directeur de l’Opéra de Limoges, qui le premier nous a proposé l’idée de cet Opéra-Cirque. Nous avons alors fait appel à Laurent Gaudé dont nous avions beaucoup apprécié le livre Eldorado. Celui-ci a été très enthousiasmé par le projet et a eu l’envie d’écrire une nouvelle histoire pour le livret de l’opéra et pas simplement une adaptation de  son roman. Concernant la musique, nous aimons beaucoup le travail de Kris Defoort que nous connaissons de longue date. Nous cherchions également une personne qui pourrait porter un regard nouveau sur notre pratique circassienne et l’idée nous est venue de faire appel à Fabrice Murgia en tant que metteur en scène de théâtre. Nous aimons aussi beaucoup le travail sur la vidéo dans ses spectacles. Nous l’avons rencontré et il a immédiatement été séduit par le projet et l’étendue du challenge.

Entre Laurent Gaudé, Kris Defoort, Fabrice Murgia et moi-même c’est la thématique du projet qui nous unit : le même sentiment de honte face à ces murs, l’envie de raconter – sans donner de leçon – le vécu de ces gens qui ne deviennent plus personne lors qu’ils quittent leur pays, abandonnent tout. Comment peut-on réfléchir à la question sans être dans la violence du rejet ? Transmettre une envie de solidarité face à un problème actuel et, surtout, à venir. On ne pense à ces problématiques de migration économiques, politiques, climatiques, etc. que lorsqu’il y a une catastrophe. Mais en fait, c’est un problème de tous les jours…

 

Comment présenter ce spectacle « hybride », entre opéra et cirque, auprès des partenaires ?

PdC. On essaie d’approcher le monde de l’opéra, d’en comprendre les rouages.

Je pense que l’on tombe à un moment charnière où l’opéra veut s’ouvrir à des projets alternatifs, ne plus rester dans des projets de répertoire. Daral Shaga suscite l’intérêt des programmateurs et la première à l’Opéra de Limoges est déjà très attendue.

Concernant le monde du cirque, c’est compliqué… . Feria Musica n’est pas un cirque de divertissement. Il y a les partenaires de longue date qui nous soutiennent et qui peuvent être très critiques parfois mais qui nous font confiance. Pour nous programmer, c’est une autre histoire. Dans une période économiquement fragile comme celle que nous traversons, il faut beaucoup d’audace pour proposer des choses différentes. Et Feria Musica se doit de maintenir un cap, de continuer à faire des propositions différentes pour ouvrir le cirque à d’autres champs d’explorations, d’autres techniques, pour que jamais le cirque ne « reste à sa place » justement. C’est ce qui me semble essentiel si le cirque veut prétendre à être un art à part entière.

 

Ton parcours « hybride » a-t-il eu une influence sur le regard que tu portes sur le métier ?

PdC. Tout d’abord, j’ai un rapport particulier aux agrès car je n’ai jamais vraiment été acrobate. J’ai découvert le cirque tardivement, et presque par hasard. Fasciné par l’aérien, je me suis formé au trapèze volant et suis devenu porteur au cadre aérien avec toutes les limites que mon âge pouvaient me donner. J’y ai côtoyé un milieu très nourrissant : l’émergence du nouveau cirque en France, les débuts des cirques Plume et Archaos. J’ai été touché par l’obstination qu’imposait ce métier, la recherche perpétuelle d’équilibre, chaque fois remis en jeu. L’envie de tenter mille choses aussi, de ne jamais s’installer. Très vite, j’ai ressenti le besoin de sortir de l’acte acrobatique pur, chercher une approche différente du cirque au-delà de la simple performance…

 

Daral Shaga est la 6ème création de Feria Musica ; avec ce nouveau projet, quel regard portes-tu sur le chemin parcouru depuis les débuts de la compagnie ?

PdC. Il y a comme un fil rouge dans tous nos spectacles. Les notions de groupe et d’humanité y sont toujours fort présentes. C’est l’histoire d’une vie… . Quand je repense à Calcinculo (ndlr : le 2ème spectacle de la Cie Feria Musica), je me rends compte qu’il y avait déjà à l’époque une prise de risque importante tant en termes d’acrobatie qu’en termes de proposition. J’ai l’impression que nous sommes restés là-dedans, dans cette « naïveté sympathique », cette envie d’oser la différence… . En fait, je regarde rarement en arrière… . Je suis attaché à ce côté éphémère du cirque. Je n’ai pas envie de remonter un spectacle qui a déjà été joué ni de l’inscrire au répertoire. J’aime bien l’idée qu’il ne reste de nos spectacles qu’une trace : celle laissée dans les mémoires de nos spectateurs.

 

H.A.

 

© Photo Hubert Amiel

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