Chanteurs55

Entre deux pays

nov 18 2014 Sophie Tessier

_DSC4052-nef_1000px(R)_webOptimEntretien avec Tiemo Wang, baryton tombé amoureux du violon à l’âge de 6 ans et devenu chanteur 20 ans plus tard. Il évoque le voyage de son grand-père chinois, migrant des années trente.

 

Comment as-tu décidé d’être chanteur ?

J’ai commencé en tant que violoniste. Je n’avais jamais chanté, je n’avais jamais écouté de chanteurs, seulement le violon, c’était la chose qui me plaisait le plus. Je me souviens, enfant, je n’aimais pas le chant, pour moi ça sonnait un peu comme des cris, des pleurs. C’est étrange ; c’est fort, émouvant, touchant. Pour un enfant, il y a peut-être trop d’émotion. Les instruments sont plus abstraits. Quand j’avais 4 ans, je voulais jouer du violon, c’était mon truc, mon grand amour ! A 6 ans, j’ai eu un violon, et j’ai pris des cours.

 

Sais-tu pourquoi tu aimais tellement le violon ?

Pas vraiment. Mes parents avaient l’habitude d’écouter pas mal de musique classique. Et je me souviens entendre les sons du violon, et j’en suis tombé amoureux. Cela m’a tellement frappé. Je sentais ce truc dans mon ventre quand j’entendais le violon, c’était physique. Je devais le faire. J’ai dû attendre 2 ans pour avoir mon violon, puis j’ai étudié pendant des années. Je suis allé au Conservatoire et j’ai travaillé en tant que violoniste pendant 10 ans, dans des orchestres. J’ai aussi joué au sein d’un orchestre en accompagnement de chanteurs, de chœurs et de musique religieuse. J’ai fait beaucoup de Bach (la passion de St Mathieu, la passion de St Jean). Un jour, j’étais en train de chanter dans la salle de bain et ma copine m’a dit « tu es bon, tu devrais chanter ». Donc, j’ai pris des leçons privées, et c’est venu très vite grâce à l’enseignement du violon, la qualité était déjà là. Je devais principalement développer la voix. Je chante depuis dix ans maintenant.

 

Qu’est-ce que tu aimes dans le chant ?

Pour moi c’est un pas logique dans le développement de la musicalité, parce que, quand tu joues du violon, tu peux te cacher. Ici, c’est très personnel. Le chant après le violon était une suite logique : être plus présent sur scène et ne pas se cacher, pour communiquer avec le public. Beaucoup de violonistes ne regardent même pas le public. Ici, tu donnes plus, tu partages plus, tu cherches à atteindre le public.

 

Comment as-tu rencontré Silbersee et Romain Bischoff ?

Je donnais un concert de musique moderne, et quelqu’un m’a dit « tu devrais rencontrer Romain Bischoff, tu es bon, ton oreille est vraiment développée ». J’ai passé une audition et depuis je travaille là. Au début, nous faisions beaucoup de workshops, de master classes et de cours. J’ai beaucoup appris. J’ai mélangé violon et chant pendant des années puis le chant est devenu plus présent. Je fais toujours un peu les deux, j’ai présenté un programme solo l’année dernière.

 

Comment as-tu réagi quand Romain t’a parlé pour la première fois de Daral Shaga ?

Je suis toujours enthousiasmé par les projets que Vocaal Lab me propose, j’aime mélanger les choses, les différents « métiers ». L’année passée, nous avons participé à un spectacle de danse et nous avons aimé ça parce que c’est bien de mêler les arts et leurs forces différentes. Ici, j’imaginais que ce serait fantastique avec les acrobates, c’est chouette de voir de nouvelles choses.

 

Comment s’est passée la création ?

J’aime beaucoup le spectacle. Les images sont vraiment fortes, je trouve un peu dommage que nous ne fassions pas beaucoup d’acrobatie, c’est encore séparé.

Ce que j’ai apprécié avec Fabrice dès le début, c’est qu’il a des idées d’images très claires sur lesquelles on peut compter. J’aime la façon dont il travaille, très calme, mais il sait, il a tout dans la tête.

 

Et à propos du thème de l’immigration, veux-tu dire quelque chose ?

Mon grand-père est venu de Chine, il a quitté sa première femme et son fils et il est parti pour l’Europe en 1933. Nous n’avons jamais su pourquoi. Il s’est toujours un peu plaint de la Hollande, et, quand il est retourné en Chine une fois dans les années 50, il n’aimait plus son pays. Il était dans un entre-deux. En fait, mon rôle dans Daral Shaga me tient à cœur car il me permet de comprendre mon grand-père. Cela me frappe aujourd’hui de n’avoir jamais réfléchi à sa situation, il n’a jamais pu trouver la paix, il n’appartenait plus à aucun pays, il était perdu quelque part au milieu. J’ai beaucoup pensé à mon grand-père grâce à ce rôle, c’était une bonne chose de penser à cette histoire familiale. Cela m’a aidé en un sens. C’est une drôle de coïncidence. Beaucoup d’émigrés ont ce problème, ils doivent quitter leur pays, et quand ils reviennent, ils ne se sentent pas chez eux, c’est trop différent ou trop pauvre, et ils se sentent toujours entre deux eaux.

Donc, je ne suis pas seulement néerlandais. Je ne me sens pas complètement néerlandais mais je ne sais pas quel est ce sentiment. Quand j’étais enfant, j’étais fier parce que j’avais quelque chose de spécial.

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