Chanteurs55

L’art doit être dans le présent

nov 19 2014 Sophie Tessier

_DSC4065-nef_1000px(R)_webOptimInterview avec Maciej Straburzynski, chanteur depuis sa plus petite enfance en Pologne et féru de littérature, un chanteur qui cherche le plaisir dans les expériences nouvelles et sincères.

 

Comment es-tu devenu chanteur ?

Très simplement. Je chante depuis que je suis enfant. J’ai commencé à l’âge de 7 ans. A 9, j’ai rejoint un chœur et je suis rapidement devenu soliste. Je prenais ça comme un hobby mais aussi comme une sorte de travail. Ma voix a changé quand j’avais 12 ou 13 ans mais j’ai continué à chanter en tant que voix de basse dans un chœur. C’est venu naturellement, je chante depuis toujours ! Ce n’était donc pas une très grande décision, c’est venu spontanément, je ne pouvais pas m’imaginer faisant autre chose.

 

Non ? Tu n’as jamais pensé à faire autre chose ?

Bon, pendant le Conservatoire, j’ai entamé des études parallèles à l’Université, j’étudiais la langue polonaise mais j’ai arrêté très vite pour me concentrer sur le chant. Après avoir fini le conservatoire, quelques années après, j’ai choisi de suivre un PHD en littérature polonaise, théâtre, et théorie de l’opéra. J’ai combiné cela avec le chant, les spectacles et l’écriture d’articles sur la musique, l’enseignement de l’histoire de la musique, de l’opéra, et du théâtre.

 

Et peux-tu nous en dire plus sur ton parcours de chanteur ?

Le début est toujours difficile, surtout la première année, il n’y a pas beaucoup de travail et la compétition est rude. Tu termines tes études et en un jour, tu dois t’occuper de tes propres contrats, de ta propre technique. Pour certains jeunes chanteurs, c’est dramatique. Cette première année est cruciale, je l’ai moi-même vécu. C’était en quelque sorte une année étrange où je ne faisais pas grand chose. Mais à ce moment j’ai décidé de faire mon PHD et de m’installer à Amsterdam, où c’était assez facile de passer des auditions, de trouver une place de premier choriste. Puis, de plus en plus de chant solo, de plus en plus d’opéra et je me suis tourné vers la musique contemporaine de façon naturelle.

 

Comment as-tu rencontré Silbersee et Romain Bischoff ?

Dans une période un peu plus creuse, j’ai pensé que je devais peut-être auditionner pour de nouvelles compagnies et c’était une audition très agréable, la plus agréable que je n’aie jamais passée, en réalité. L’audition a duré une heure et a pris la forme d’un workshop très sérieux mené par Romain, un mélange de jeu d’acteur, de lecture, et bien sûr de chant, en essayant des styles et des approches musicales différents. Je m’en souviens encore très bien, c’est resté une de mes auditions les plus réussies. Quelques jours après, j’ai reçu un e-mail m’invitant à collaborer sur trois projets différents. C’était il y a 4 ans et depuis, je travaille principalement avec Silbersee. Quand tu fais partie de cet ensemble, tu es invité, et ta meilleure audition est la dernière production à laquelle tu as participé. Romain ne fait pas passer d’audition pour chaque projet, il nous connaît assez bien pour nous proposer des choses.

 

Quelle a été ta réaction quand Romain t’a parlé de Daral Shaga pour la première fois ?

Je crois qu’il m’en a parlé parce que cela représentait un challenge, notamment de par la coopération avec le cirque. L’année dernière, nous avons participé à un projet avec des danseurs modernes, nous devions danser un peu, bouger un peu et c’était plutôt extrême d’un point de vue vocal. C’était donc acté que je pouvais travailler avec des acrobates.

Bien sûr, je ne connaissais pas Laurent Gaudé à ce moment-là, pas encore, je ne savais pas trop à quoi m’attendre, je ne connaissais pas la musique de Kris Defoort non plus. Mais à partir du moment où on m’a parlé de cirque et  d’acrobates, c’est devenu une évidence : je voulais le faire ! Cela semble tellement amusant. Quand tu es chanteur classique, tu ne peux pas imaginer faire du cirque un jour. Et j’aime ce genre de croisement inattendu. C’est nouveau et complètement différent.

Après, j’ai lu des livres de Laurent, et je les ai vraiment beaucoup aimés. J’ai été surpris que quelques uns aient été traduits en polonais. Ce genre de littérature me plaît, c’est très intelligent, très sérieux, symbolique, mais profond. Il évoque toujours des émotions très graves, ce n’est jamais artificiel. Dans différents livres que j’ai lus de lui, il y a toujours cette tonalité grave et très belle. Et je peux voir ça dans le livret aussi.

 

Comment s’est passée la création ?

J’aime ce qu’on a fait, et la meilleure chose a été cette relation étroite avec le compositeur et les musiciens. Nous avons vraiment travaillé ensemble. Kris a adapté les choses en fonction de l’étendue ou de la couleur de nos voix. Mon rôle est presque sur mesure !

 

Et comment se passe le travail avec Fabrice ?

C’est vraiment cool parce qu’il est jeune, il a mon âge plus ou moins. Il y a beaucoup de respect parce que nous avons chacun notre expérience mais nous sommes toujours en recherche, nous n’affirmerions jamais que nous n’avons plus rien à apprendre. Des choses sont très claires et fixées dans sa tête mais une partie est toujours en mouvement. Et ce genre de travail est très vivifiant. L’ensemble de la distribution est jeune et on peut le sentir. Et nous sommes tous très respectueux. C’est drôle, on pourrait imaginer qu’un groupe de trentenaires réuni pour faire du théâtre soit complètement désorganisé, mais ce n’est pas le cas. Je veux dire par là que la qualité du travail est aussi élevée que pour n’importe quel théâtre plus mâture.

J’apprécie aussi le respect que Fabrice a envers notre travail, il n’est ni musicien, ni circassien, ni chanteur. Il vient du théâtre et j’aime son approche de la mise en scène et en image, avec les vidéos. Il veut quelque chose d’un point de vue théâtral et nous devons le transposer au chant. J’étais absolument convaincu, après quelques jours de travail seulement, il y a des semaines, que ce serait génial, aucun doute là-dessus.

 

Et à propos du thème de l’immigration, as-tu quelque chose à dire ?

C’est toujours un sujet très intéressant. Je suis Polonais et je sens le statut d’immigrant fort dans notre histoire, nous migrons beaucoup, au 19e comme au 20e siècle et encore maintenant. La moitié du peuple polonais vit à l’étranger. Et bien sûr, ce thème est très présent en littérature. Si tu lis les grands écrivains contemporains, ils parlent beaucoup de cela, Muller Herta, Kundera, Coetzee, tu trouves tellement de traces de cette sensation d’être étranger. Ce thème est présent au quotidien. Et pour moi, l’art doit être dans le présent, c’est très important.

Dans le spectacle, nous ne parlons pas de cela d’un point de vue politique ou social mais purement émotionnel, nous parlons de sentiments d’une façon très directe. Je pense que cela vient du cirque, il n’y a pas de sens littéral à un acte acrobatique sur un cadre ou une chaine. Mais, si tu associes cela à une histoire très sérieuse, avec des personnages réalistes, cela devient très poétique, beau et sincère. Nous parlons à l’âme directement, c’est une chose essentielle dans l’art et c’est la raison pour laquelle nous sommes artistes.

 

© Photo Hubert Amiel

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